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The Flying Lady – par Michel Granger

Le "vol" de Mrs Guppy

Un vol "non conventionnel", comme vous allez le voir. En tout cas, un drôle de moyen de s’envoyer en l’air ! Bouffonnade de médiums farceurs ou bien « cas le plus remarquable de transport humain » ? Cela dépend du point de vue où l'on se place. Soit en objecteur de confiance (permettez l’à-peu-près) vis-à-vis des phénomènes paranormaux, tel Charles Fort (1874-1932) (1), soit en tant que parapsychologue, psychanalyste et encyclopédiste des scien­ces psychiques, tel Nandor Fodor (1895-1964) (2).

Une fois n’est pas coutume, mais aujourd’hui, en 2016, après 10 ans d’immersion dans le monde spi­ritique, je pencherais plutôt côté Charles que côté Nandor, pardonnez-moi. Aussi vais-je com­men­cer par narrer l’histoire telle que ce dernier la restitue.

Nandor Fodor                                                                      Nandor Fodor (1895-1964)

« Un cas extraordinaire de transport humain eut lieu à Londres, le 3 juin 1871 (3). Ce fut le fameux mé­dium, Mrs Elizabeth Guppy, qui en fit les frais, elle qui tenait séances depuis des années avec Sir Alfred Russell Wallace, codécouvreur avec Darwin du principe de la sélection naturelle.
Au 61, Lamb’s Conduit Street, se tenait, ce soir-là, une séance de spiritisme avec deux médiums professionnels MM. Herne et Williams. Comme à l’habitude, préalablement à l’événement, toutes les portes de communication avec l’extérieur avaient été verrouillées. Puis la séance débuta, selon le protocole normal, avec des chants et des prières ; apparurent alors, dans l’obscurité requise, des petits points lumineux, comme des étoiles, qui se mouvaient en tous sens tandis que la conversation s’engageait entre deux esprits de solide réputation,
John King (4) et Katie King, l’un et l’autre invités fréquemment à ce genre de manifestation. »

Lors de ces divertissements très prisés encore au début du siècle dernier, il se passait dans l’obscurité de nombreux phénomènes époustouflants comme des apparitions de fantômes, des déplacements d’objets sans contacts et autres joyeusetés dites spirites comme la rencontre avec des défunts fraîchement désincarnés ou non.
A moonlight transit of VenusToutefois ce soir-là un des participants demanda à Miss King : « Pouvez-vous apporter quelque chose ? » Il ne s’a­gis­sait pas d’une incitation à casser la graine avec quel­ques provisions subrepticement introduites en cet espace clos transformé en cabinet spirite, mais bien d’un véritable apport, c’est à dire, selon Fodor, « l’arrivée de différents ob­jets grâce à une apparente traversée de la matière ». En clair (bien que tout cela se déroule en pleine obscurité), quelque chose d’inopiné que ni les médiums ni les as­sis­tants ne pouvaient être soupçonnés d’avoir introduits ici en catimini.
L'un de ceux-ci, drolatique, lança : « Apportez donc Mrs Guppy ! ». Et là, les choses se précipitèrent : il y eut un bruit sourd, un ou deux cris. Quelqu’un hurla : « Mon Dieu, il y a quelque chose au-dessus de ma tête ! ».
On craqua une allumette. A la stupéfaction de l’assemblée, sur la table autour de laquelle chacun se tenait enchaîné se trouvait Mrs Guppy, parfaitement immobile, en transe et « en déshabillé » ! Il paraît que du plafond tombèrent en­suite un chapeau, des bottines et des habits. Or Mrs Guppy n’avait rien à faire là, à 5 km de son domicile ; normalement elle était chez elle occupée à écrire dans sa chambre au même moment. Son compagnon la savait en sa compagnie et, soudain, elle n’y fut plus ! Cerise sur le gâteau de cet épisode mémorable, la téléportation de Mrs Guppy avait dû coûter beaucoup d’énergie car son poids avoisinait le quintal !

La presse londonienne se fit l’écho de cette information plutôt extravagante dès le lendemain, mais rien ne vint désapprouver le témoignage écrit des dix personnes présentes qui étaient, Fodor dixit, « des gens connus de bonne réputation et de bon standing social ». Ce qui l’autorise ainsi à considérer tout ça avec sérieux.

Cette histoire de transport mystérieux ne constitue d’ailleurs pas une exclusivité dans les annales des sciences psychiques si ce n’est, cette fois, quant à l’"objet" déplacé. Dans ce registre entre la lévitation et les apports d’objets inanimés (pierres, statues, pièces, fleurs, etc.), on trouve des cas d’apports d’animaux avec d’autres médiums. Par exemple, l’Australien Bailey, en 1905, dans une séance, matérialise un mulet (pas le quadrupède, le poisson) de 15 cm dont on ne sait pas bien s’il est mort ou vif. A une autre occasion, c’est un petit oiseau encore tiède et aux yeux vifs qui sort de la main fermée du médium...

En 1905, Eva Carrière, qui s’appelait alors Rose Dupont en début de carrière médiumnique, matérialisa à Alger devant le Professeur Charles Richet, futur prix Nobel de médecine, ébahi, une colombe qu’elle aurait plus tard avoué avoir sortie de sa culotte !

Mais d’une femme entière et de ce gabarit, il s’agit là d’une grande première jamais renouvelée. Même si on a vu des êtres vivants transportés par magie, par extase, par lévitation, par poltergeist ou même par la foudre. Mais je ne suis pas sûr qu’il s’agisse du même mécanisme.

Une prétendue production de Mrs Guppy

Une autre prétendue production de Mrs Guppy

Mrs Elizabeth Guppy
(1838-1917) en 1872 chez le photographe spirite Frederick Hudson (1818-1900) à Londres obtint des documents de ce type.

Quant à l’opinion de Charles Fort sur cette rocambolesque affaire, je vous la gardais pour la fin. « Le 3 juin 1871 (lui aussi se trompe de date !), Mrs Guppy s’envola de chez elle à Londres, écrit-il, pour faire irruption dans une maison à plusieurs kilomètres de là, en arrivant par le plafond, dans lequel elle fit un trou. Il faut préciser que la dame pesait 100 kilos et était un médium en vue, bien connu des spé­cia­lis­tes pour jouer des tours à ses visiteurs. Nous ne mangeons pas de ce pain là, n’est-ce pas ? »

Décidément, ce bougre d’homme à moustache surnommé « l’iconoclaste du Bronx » avait plein de bon sens, même s’il en rajoute un peu !

Néanmoins, le "vol" de Mrs Guppy continue de fasciner les historiens des sciences psychiques, comme en témoigne le livre récent de Molly Whittington-Egan : Mrs Guppy Takes a Flight, publié en 2015 (Neil Wilson Publishing Ltd).

Michel GRANGER
Dernière révision : 29 février 2016


1/ Charles Hoy Fort, dans son livre Lo !, New York, 1931, chapitre 18.
2/ Nandor Fodor, auteur du livre Mind over Space, Citadel Press, New York, 1962.
3/ En fait, il se trompe de date : cela se passa réellement le 23 juin.
4/ Mrs Elizabeth Guppy est reconnue comme le premier médium à avoir extirpé de l’histoire des flibustiers Henry Morgan (1635-1688), ce corsaire pirate, pour en faire un des principaux esprits qui fréquentèrent les ca­bi­nets spirites des grands médiums de la belle époque : Husk, Cook, Sloan, Williams, Eglinton, Palladino, Niel­sen, etc. Katie King était sa fille et c’est à elle qu’on doit le fameux épisode où W. Crookes tombe amoureux d’un fantôme : elle !