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Lueurs morbides – par Charles Frederick Holder

La phosphorescence joue un rôle important dans les récits de hantises* ; et le nombre de personnes croyant qu'il existe des phénomènes ne pouvant être expliqués par des lois naturelles connues est assez étonnant. Il y a quelques années, je fus présenté à un homme qui croyait fermement à un nouvel Hollandais Volant. Sa maison surplombait une jolie petite baie, et de la terrasse, me dit-il, plus d'une fois, il avait vu un vaisseau fantôme. Parfois, il parcourait la baie, ses voiles blanches par­fai­tement distinctes dans le noir. Une autre fois, on le voyait venir carrément vent debout, apparaissant une fois à un endroit, puis, une autre fois, avancer aussi irrégulièrement que le vent lui-même. Sur tout autre sujet, cet homme était sain d'esprit, et bien plus que d'une intelligence ordinaire ; mais quelque phénomène électrique ou les émanations d'un banc de poissons, associés à une imagination débordante, avaient produit un vaisseau fantôme réel pour lui.

Beaucoup se rappellent bien l'excitation qui se produisit sur l'un des marchés de New-York il y a plusieurs années suite à l'apparition d'une lumière mystérieuse. Le commis d'un poissonnier qui, un jour, entra au marché tard dans la soirée, y observa une lumière inhabituelle ; étant sans instruction et superstitieux, il se précipita hors du bâtiment vers un magasin proche, rapportant avec exaltation que le fantôme d'un ancien marchand planait au-dessus de ce qui avait été jadis son emplacement. Quel­ques personnes retournèrent avec lui au marché, et là virent une lumière, une lueur d'un jaune terne d'environ six pieds de long, provenant apparemment d'un corps couché. La foule qui se pressait dé­couvrit que le fantôme était un grand morceau de poisson qui était devenu phosphorescent.

De tels cas ne sont pas rares, et montrent que la phosphorescence n'est pas cantonnée à des endroits, objets, ou conditions spéciaux. Ainsi, dès 1592, nous pouvons lire qu'un tel événement fut cause de surprise et d'étonnement à Rome où plusieurs jeunes hommes ayant acheté un agneau pour le lendemain, jour de Pâques, furent étonnés en constatant pendant la nuit que la chair brillait comme si des bougies avaient été placées dessus. Cela suscita un tel intérêt que l'animal fut aussitôt envoyé à un scientifique réputé, Fabricio d'Acquapendente, pour avoir une explication du phé­no­mè­ne ; mais il était aussi peu connu alors qu'il l'est aujourd'hui. Cette viande émettait une lumière blan­che qui était capable de se transmettre à un autre morceau mis en contact avec elle.

Bartholin, le philosophe Danois, note un exemple qui souleva un fort intérêt à son époque. Une pauvre femme avait acheté un morceau de viande et, durant la nuit, ayant dû aller à l'office, fut effrayée de la voir entourée d'un halo de lumière. Plusieurs personnes vinrent visiter la maison, et on remarqua qu'aussitôt la putréfaction commencée, la lumière disparut.

Selon M. Nueesh, dans une certaine boucherie, la viande devint fortement phosphorescente et le resta un assez court instant. Lorsque la putréfaction se déclara, et la Bacterium termo fit son ap­pa­ri­tion, l'aspect lumineux cessa. Dans de nombreux cas des gens apeurés ont jeté de l'eau sur cette lumière, mais sans effet. L'alcool et certains acides, toutefois, semblent l'éteindre. Boyle fut assez cu­rieux pour mettre un morceau de veau brillant dans le récepteur d'une pompe à air, qui n'eut aucun effet perceptible sur elle, montrant qu'il n'y avait pas combustion au sens où nous l'entendons. Il utilisa aussi sa viande lumineuse comme lampe, et affirma que ce fut un « merveilleux spectacle ». Un papier imprimé fut placé sur les taches lumineuses, et les lettres ressortirent nettement.

Si de la chaleur est produite par cette lumière, nos instruments n'arrivent pas à le montrer. Tous les chirurgiens ont rencontré ce phénomène au cours de leurs études, mais il reste inexpliqué.

Nous avons observé des formes de vie produisant de la lumière à partir de plaques spécifiques, ou de leur enveloppe mucilagineuse, et après la mort, la même curieuse lueur apparaît pour une durée li­mi­tée. Le Docteur Phipson examina un rayon lumineux avec grand soin pensant trouver des traces de phos­phore dans la graisse, mais il y faisait totalement défaut. Le petit Pholas dactylus, que nous avons vu être de son vivant un producteur de vive lumière, l'est autant après sa mort ; conservé dans du miel, sa luminosité continue pendant un an avec la même intensité.

Un bateau chargé de maquereaux donne souvent l'apparence de l'être avec des charbons ardents, chaque poisson brillant d'une douce phosphorescence qui semble se produire dans le mucus gras qui les recouvre. Placez un de ces poissons lumineux dans l'eau, et cette dernière prendra rapidement la même apparence. Des légumes empilés dans des caves paraissent souvent phosphorescents, en particulier les pommes de terre et les melons. Il arriva, un jour ancien, qu'un serviteur voyant une brillante lumière donna l'alarme du feu, réveillant tout un quartier. Les hommes se précipitèrent, et la cave fut entièrement inondée avant qu'on ne découvrit que d'inoffensives pommes de terre avaient été la cause de l'alerte.

Charles Frederick HOLDER

(*) L'auteur écrit en fait : « ghosts and phantoms ». Michel Granger nous dit que, pour lui, ghost serait une en­tité qui hante un lieu, une maison, et qui peut être observée par de multiples témoins ensemble ou sépa­ré­ment ; phan­tom, une apparition plus personnelle venue là pour rencontrer quelqu'un de spécifique. Il est vrai que les Anglo-saxons ont une culture du fantôme plus riche que la nôtre !
Chapitre XVIII (sous le titre de "Phantoms") de Living Lights - A Popular Account of Phosphorescent Animals and Vegetables, London, Sampson Low, Makston, Seakle, and Kivington, 1887, par Charles Frederick Holder (1851–1915)
Pour l'édition française du présent texte, et pour son titre : © Michel Moutet, 2014