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Le sabbat – par Louis Charpentier

Sujet chéri des littératures d'épouvante
et des peintres de l'insolite...
Qu'est-ce au juste que le sabbat ?

Le diable a beaucoup perdu de son importance. Il a aussi beaucoup perdu de sa puissance. Ce n'est plus lui qui effraye les hommes. Il a cédé ce rôle, pour la période actuelle, à l'atome.
Mais dans toute la première moitié du Christianisme, jusqu'à la Renaissance, il a vraiment eu sa période de gloire. Il a partagé l'empire des âmes avec Dieu. Il a vécu de la vie quotidienne des peuples. Il fut présent partout.
Il eut ses fidèles qui se réunissaient en assemblées que l'on nommait « sab­bat ».
Qu'était-ce donc que ce sabbat, et que s'y passait-il ? – Et, peut-être, que s'y passe-t-il encore ?
Le sabbat a été raconté bien des fois et pas toujours par des gens qui l'avaient vu ou qui, l'ayant vu, l'avaient compris.
Essentiellement, il s'agit de réunir la puissance de tous les fidèles sur une entité démoniaque chargée d'agir dans le sens désiré.
Comme il peut être difficile de dire les choses nettement sans blesser l'hon­nêteté, force m'est d'en parler à mots couverts.
Il existe, en tout être, une force qui peut prendre des aspects différents mais qui est une.
Elle existe dans la pierre à laquelle elle donne sa compacité, elle existe dans la plante et surtout, à l'état condensé, dans le germe du fruit ; chez les animaux et les humains. Bien qu'elle existe en chaque cellule, elle se condense de façon toute particulière dans la puissance sexuelle.
Or, si minéraux, végétaux et animaux ne l'utilisent et ne savent l'utiliser qu'à des fins végétatives ou instinctives, l'homme est doué (plus ou moins) du pouvoir de l'utiliser différemment, selon les buts de son intelligence.
Mais, cette puissance, il faut, évidemment choisir le but de son utilisation, soit spirituellement, soit physiquement, soit intellectuellement, soit sexuellement. Une utilisation se faisant, obligatoire­ment, aux dépends des autres.
Ceci explique pourquoi l'Eglise de­mande à ses moines qui ne sont moines que pour le salut de leur âme, c'est-à-dire la connaissance de Dieu, de n'utili­ser cette force que dans le but recherché, d'où le vœu de chasteté.
De même, les druides demandaient aux élèves de leurs écoles de prêtresses de l'île de Sein une virginité absolue.
De même demande-t-on aux athlètes une certaine continence avant l'effort, toute la puissance devant être centrée sur les muscles.
L'homme est, au surplus, capable, par un effort approprié de volonté, de pro­jeter cette force hors de lui-même. Il est, en effet, un peu rapide de dire que la volonté peut tout. Encore faut-il qu'elle possède une force à diriger, sans quoi elle n'est qu'une tentative, sinon une tentation.
Le sorcier est, par définition, celui qui peut, volontairement, diriger cette force qu'il a en lui pour envoûter, pour enchaîner êtres, plantes et minéraux – les contraindre.
Il faut donc savoir et pouvoir utiliser sa force sexuelle – qui est force érotique dans son sens le plus large.
Il existe à cela des aptitudes hérédi­taires.
Cette force, projetée sur un objet, va charger cet objet qui se trouvera, pour une bonne part, soumis à la volonté du sorcier.
Cet objet peut être un nom, car un nom, prononcé (et plus spécialement pro­noncé d'une certaine façon), devient une entité en elle-même. Un démon, si l'on veut, mais qui vit d'une vie propre et capable, pour autant qu'on sache le faire agir, d'action.
Si, donc, plusieurs sorciers se réunis­sent pour, rituellement, charger un nom, l'entité de ce nom pourra être douée d'une grande puissance, devenir une force capable d'actions très violentes ; susceptible même, dit-on, de s'incarner en des êtres vivants ou semi-vivants (c'est là toute l'histoire du Golem de Meyrinck).
D'où ces réunions de sorciers, ce sabbat.

Rijksmuseum Amsterdam

Passons maintenant au plus délicat :
L'utilisation de la force sexuelle demande, tout d'abord, non seulement l'existence de cette force (elle existe en tout être, en toute chose), mais encore la prise de conscience de cette force, puis sa centralisation qui est, évidemment, dans les parties sexuelles.
Obligatoirement, la prise de conscience détermine une exacerbation – mais cette exacerbation peut être extrême­ment dangereuse en ce sens qu'elle peut parfaitement perturber tout l'être, spirituellement, intellectuellement, psychiquement, physiquement. Elle peut faire un athlète ou un déjeté, un grand saint ou un grand criminel.
Cette exacerbation, il faudra, de plus, la pousser à l'extrême... Avec les possibilités de dérèglement que cela comporte quand, ayant exacerbé cette force sexuelle, l'individu se trouve dans l'impossibilité de la contrôler.
Il semble assez probable que l'on a baptisé assez rapidement sorcières des femmes qui n'avaient été que des moyens d'exacerbation et que l'on traînait à ces sabbats uniquement comme moyens.
A elles devaient être réservées les grandes mises en scène qui ont été décrites avec plus ou moins d'imagination par des assistants, ou soi-disant assistants.
Tout, bien entendu, dans ces mises en scène était fait pour déchaîner l'hystérie – par les onguents, par les parfums, par les boissons –, y compris le bouc expia­toire sur lequel on centrait les désirs des figurantes pour éliminer les émissions gênantes.
Car si les sorciers – les vrais – utilisaient la force érotique, ils semblent bien avoir abandonné la pure pornographie aux figurantes déchaînées.
Le sorcier, d'ailleurs, le vrai, encore une fois, est toujours un homme seul. Une sorte d'ermite que la satisfaction même de ses sens eut retrait de la pos­sibilité d'accomplir l'œuvre entreprise.
Il est question, fortement, de balais sur lesquels les sorcières, chevauchantes, s'envoleraient dans les airs. Il est possible qu'elles soient allées, munies de leur balai, et j'imagine fort que les hommes, sorciers ou également figurants, y sont allés avec leurs fourches par un simple sentiment de posséder une arme de défense contre les indiscrets car on risquait sa vie à participer au sabbat.
Les accouplements dont divers témoins ont fait état – et qui se produisaient – étaient soit pratiqués par les figurants comme un vulgaire assouvissement ou par les maîtres, si l'on peut employer ce mot, d'après un rituel qui devait s'approcher du rituel de l'amour tantrique – réservé aux seuls initiés.
On a fait état également, comme lors des messes noires (il s'agit dans ce cas d'un détournement de forces), d'égorgement de victimes et plus spécialement de jeunes enfants.
L'idée de base demeure la même, le sang, et surtout celui des jeunes êtres arrivés à l'âge de la puberté, contient une certaine puissance dont on entendait nourrir l'entité démoniaque créée ou appelée en lui donnant une force plus grande.
Que l'on se souvienne d'Ulysse nour­rissant les « ombres » du sang de victi­mes pour leur rendre assez de vie afin qu'elles pussent parler, l'enseigner sur son avenir.
Toutes choses égales, n'offre-t-on pas actuellement encore des victimes à l'idée de patrie, à l'idée de justice, à l'idée sociale ?
N'a-t-on pas entendu parler, ces temps derniers de victimes offertes, en Angleterre, au Dieu Tikki ?
Certaines réunions de sorciers en Afrique, avec concours de figurants et mise en condition par le tam-tam, n'ont-elles pas toujours lieu avec les mêmes caractéristiques que le sabbat classique – le bouc étant remplacé par quelqu'autre totem ou par un homme-panthère. Et ces réunions ne se terminent-elles pas par de la pure et simple pornographie ?
Tout ceci est simple tentative de captation de forces naturelles existantes en chaque être, ces forces deviennent dé­mon. Un démon qui est-ce qu'on le fait.
Colin de Plancy explique que le diable garde tout ce que l'homme lui attribue.
« Au début, explique Satan, je n'avais pas de queue et c'est la croyance populaire qui m'en a donné une... »
C'est de cette même croyance populaire que le Dieu celtique Belen qui avait trois hypostases : Morgon le matin, Belen à midi et Gorgon le soir (on a reconnu le soleil), est devenu Bael, per­sonnage à trois têtes : de crapaud, d'homme et de chat.
Or, il est évident que nulle forme, visible ou invisible ne disparaît autant qu'elle continue à être nommée, autant que l'on continue à croire en elle. Elle possède une existence dont la pérennité est soumise justement à la foi que l'on a dans elle. Il faut nourrir démons et fantômes tout autant que les hommes pour qu'ils persistent.
D'où naissent les parchemins ou les pierres portant les noms de ces entités car l'écriture a même valeur que le verbe – et noter le nom du Diable c'est lui apporter une nourriture.
De là sont nés ces pactes qui liaient l'homme vivant à l'entité, chacun appor­tant sa part à l'association...
Evidemment, le sorcier se trouve pris dans un cycle infernal. Il se crée un pouvoir dont il ne peut personnellement profiter, la richesse ne lui apportant rien puisqu'il est en quelque sorte tenu de vivre une vie quasi monacale sous peine de voir disparaître le pouvoir acquis... Et la seule satisfaction du pouvoir ne saurait rien lui apporter que son évolution même ne le porte à mépriser... Sinon dans le futur. Mais ceci est un autre problème.

Louis CHARPENTIER

© Les Cahiers du Chêne d’Or / Les Cahiers du Réalime Fantastique / Michel Moutet, 2013
[Illustration : Le sabbat des sorcières, Claes Jacobsz. van der Heck, 1636 - Coll. Rijksmuseum Amsterdam. Cette image est en Public domain]