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Les lourds secrets de la Ratapignata # 2 – Timothée-Ignaz Trebitsch-Lincoln

Retour à Les lourds secrets de la Ratapignata # 1 : Serge Hutin et Aleister Crowley

Crowley avait-il parlé à Wheatley de la Ratapignata ? Il n’est pas interdit de penser que le rituel que décrit Wheatley dans le dernier chapitre, intitulé "Cave of the Bats", de To the Devil, a Daughter ! ait pu être inspiré par ce que Crowley lui a dit avoir fait dans la grotte. En tous cas, Wheatley s’y est rendu ; il le dit au tout début du roman.


MARIE-ROSE, LA FILLE QUI EN SAVAIT TROP

La fille qui en savait trop est un film de Mario Bava, en fait le premier giallo (mélange typiquement italien de film policier, d’horreur et de fantastique), genre qui gagna ses lettres de noblesse au début des années 70 avec les premiers films de Dario Argento. Marie-Rose en savait beaucoup, et même trop selon Serge Hutin, sur le monde des sociétés secrètes. Dans Les Sociétés secrètes en Chine (1976), pages 146 à 148, Hutin évoque ses fonc­tions et le drame du 27 octobre :

« Il est rare que les "éminences grises" voient leur identité révélée au grand jour. Ce fut pourtant le cas pour l’aventurier d’origine hongroise israélite (il était né au ghetto de Pacs en 1879) Timothée-Ignaz Trebitsch-Lincoln. Après avoir tenu un rôle – paradoxal mais réel (7) – derrière les premières tentatives de putsch hitlérien, il devait, parti en Asie, converti au bouddhisme et devenu bonze sous le nom de Chao-kung, s’établir dans la Chine du Sud et s’y faire – en apparence tout au moins (était-ce pourtant son vrai jeu ?) – l’ardent propagandiste de l’idéologie impérialiste japonaise. Il mourra le 9 octobre 1943 à l’hôpital français de Zi-ka-weï, près de Shanghai (8).

Éditions Clair de Lune

Case de la BD Les Portes de
Shamballah, Tome 2 : Ordo Templi Orientis

d'Axel Mazuer et al.
Le Tome 4 s'intitule Le Dragon vert
Éditions Clair de Lune


Etait-il vraiment mort ? D’après divers témoignages éma­nant de personnalités touchant de près à un service de renseignements, Trebitsch-Lincoln alias Chao-kung aurait été aperçu en divers endroits au cours des années 60 et 70, en Extrême-Orient comme en Occident. Notre grande amie niçoise Marie-Rose Baleron de Brauwer (9) – qui était (cela peut être révélé, puisqu’elle est vraiment morte, hélas, le 27 octobre 1972, dans une assez mystérieuse ca­tas­tro­phe aérienne) l’une des rares femmes à occuper en France des responsabilités importantes dans le contre-espion­nage – était, entre autres, sincèrement per­sua­dée que la mort (officiellement proclamée en 1943) de Chao-kung n’était qu’une fort habile ruse d’agent double.

« Nous avions mentionné tout à l’heure la possibilité d’une influence, derrière le spectaculaire rapproche­ment sino-américain de 1971, d’un Ordre du Grand Occident, dont le siège se trouve à New-York mais dont le chef suprême, un homme d’ascendance française, aurait été l’un des conseillers privés de la famille Kennedy avant de jouer peut-être un rôle ignoré auprès du secrétaire d’Etat Henry Kissinger. Bien qu’il s’agisse de faits impossibles, et pour cause, à vérifier, signalons que l’amie niçoise mentionnée plus haut – ses fonctions de chef de division au ministère français de l’Intérieur attestent le sérieux de ses informations confidentielles – avait eu en main des documents émanant de la direction suprême de l’Ordre du Grand Occident qui attestaient les relations de ce dernier avec, d’une part, l’une des filiations qui, en Europe, se réclament d’une transmission remontant aux chevaliers du Temple (10), d’autre part, en Extrême-Orient, avec le cercle le plus intérieur de la Triade. »

Historia, numéro spécial 356 bis (1976) consacré aux Morts MystérieusesDans Historia, numéro spécial 356 bis (1976) con­sacré aux Morts Mystérieuses, pp 110-111, Hutin met sé­rieu­sement en doute le caractère accidentel de la ca­tas­tro­phe du 27 octobre. Dans ce numéro d’Historia figure une photo de Marie-Rose.

En 1981, un chapitre (pp 109 à 135) du livre Les Meurtres de l’Occulte de Roger Facon et Jean-Marie Parent, s’intitule "L’étrange mort du commissaire Bale­ron". Hutin s’est peut-être inspiré de ce titre pour celui de la monographie dont est extrait notre texte de base : L’Etrange vie du mage Aleister Crowley. Dans ce cha­pitre, l’article d’Historia est repris, auquel s’ajoutent de nouveaux éléments : Marie-Rose avait pris l’avion ce 27 octobre pour se rendre à Clermont-Ferrand au Grand Conseil et Séminaire Magistral de l’AMORC (Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix) dont elle faisait partie.

Hutin reviendra sur ce drame dans plusieurs monographies d’Alpha International : Exploration de mes vies antérieures (1995), L’Ordre du Temple Solaire : le mystère de ses origines (1995), et dans un texte de 22 pages présenté comme un roman, La seconde vie du commissaire Marie-Ange Sauneron, publié en 1998, soit l’année suivant son décès, et dont le sous-titre est "De l’indicible joie à une dou­leur irrémédiable !".

En 1997, dans L’Ordre Rénové du Temple. Aux racines du Temple Solaire, l’auteur, Serge Caillet, publie un « témoignage de Raymond Bernard », recueilli en 1996 ; il faut se reporter à cet ouvrage pour comprendre les liens unissant l’AMORC (Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix) et l’ORT (Ordre Rénové du Temple). On y apprend que les 28 et 29 octobre 1972 (soit les jours suivant le crash de l’avion), Raymond Bernard, alors Grand Maître de l’AMORC, annonçait que son ordre se séparait complètement de l’ORT. Il avait, le 16 octobre, démissionné de l’ORT dont il était le Grand Maître Secret.
Les pages 183 à 185 portent sur Marie-Rose Baleron :

« Serge Caillet : (…) J’aimerais maintenant aborder un autre point, et te permettre, si tu le souhaites, et je crois bien là aussi pour la première fois, de t’exprimer à ce sujet. Je veux parler du décès tragique, dont on a fait une « affaire », de Marie-Rose Baleron. Consens-tu à ce que nous abordions cette question ?
Raymond Bernard : Oui, naturellement. Marie-Rose Baleron était déléguée aux relations extérieures de l’AMORC, une fonction que je lui avais attribuée pour lui permettre, comme elle le désirait, de participer à la présentation de l’AMORC au public.
S.C. : On dit que Marie-Rose Baleron – qui aurait appartenu aux Renseignements Généraux ou à la DST – enquêtait sur les relations de l’ORT, ou tout du moins de Julien Origas, avec certains milieux d’extrême droite, et avait constitué un dossier. Or, se rendant à Clermont-Ferrand pour assister au grand conseil de l’AMORC, où elle devait, dit-on, communiquer des éléments de ce dossier, son avion s’est écrasé dans le Massif Central. Serge Hutin, dont Marie-Rose Baleron était l’amie, a le premier émis l’hypothèse d’un assassinat, puis pendant des années, il a patiemment et douloureusement mené l’enquête. Il m’assure aujourd’hui avoir acquis la certitude que son amie a bien été assassinée, que par conséquent cet accident d’avion est un attentat, et que ce fut à cause de ce dossier.
R.B. : Il faisait un temps épouvantable et il n’y avait pas que la regrettée Marie-Rose Baleron dans cet avion. Nous devions le prendre, mon fils et moi, mais nous avons avancé notre venue en raison de réunions qui étaient prévues à Clermont-Ferrand.
La thèse de Hutin, pour qui j’éprouve respect, admiration et sympathie, a été reprise par beaucoup et elle est même devenue un point de référence. J’ai pour ma part demandé qu’une enquête soit faite. Il m’a été nettement répondu que Marie-Rose Baleron n’avait jamais appartenu aux Renseignements Généraux, et si elle avait eu des documents, on les aurait retrouvés sur elle, dans l’avion, ce qui n’a pas été le cas. (…)
S.C. : On a écrit aussi que, pour étouffer l’affaire, rien n’a été dit au sujet de la mort de Marie-Rose Baleron au cours du séminaire de l’AMORC, à Clermont-Ferrand, où elle était attendue.
R.B. : Lorsque nous avons appris que l’avion été tombé, Madeleine Verger était en train de conduire des initiations martinistes. Ceux, nombreux, qui étaient présents s’en souviennent. Je suis entré dans le temple et j’ai interrompu les initiations pour dire ce qui venait de se passer. Une telle interruption est contraire à toute règle, mais je n’ai pas hésité. Une méditation a été faite aussitôt. Le lendemain, lors d’une assemblée rosicrucienne je n’ai pas parlé de Marie-Rose seulement. J’ai parlé d’elle et de tous ceux qui étaient dans l’avion, en particulier de plusieurs autres rosicruciens. Il est inexact d’affirmer que Marie-Rose Baleron n’a pas été mentionnée. Elle l’a été en ses titres et qualités et en tant que personne. Beaucoup la connaissaient. Certes, je comprends la peine immense de Serge Hutin qui venait juste, en elle, de trouver l’idéal féminin qu’il recherchait. Marie-Rose Baleron était une excellente rosicrucienne, très dévouée, Serge Hutin aussi. La vie lui a été dure. Une telle séparation est assurément un drame dans une vie. »

Il nous est bien impossible de dire qui, de Serge Hutin ou de Raymond Bernard, est le plus proche de la vérité, mais il convient ici de mettre en perspective la lecture que fait Serge Hutin des évènements du 27 octobre avec d’une part, sa bonne connaissance des sociétés secrètes, et d’autre part, avec sa propension à voir des complots partout (cf son livre Gouvernants invisibles et sociétés secrètes que nous n’allons pas tarder à retrouver).

Marie-Rose Baleron n’était pas la première rosicrucienne AMORC à s’intéresser à l’OTO. En effet, « cette organisation [l’OTO] a joué pour Lewis [H.S. Lewis, le fondateur de l’AMORC] un rôle déterminant » (pp 145 sq des Rose-Croix du Nouveau Monde de Robert Vanloo, sorti en 1996).

Hutin, quant à lui, sera initié à l’OTO en octobre 1995. Dans une lettre de Serge Hutin reproduite page 27 de la réédition de son livre de 1973 sur Crowley par les éditions Arqa en 2006, il écrit : « (…) mon amie Marie-Rose Baleron de Brauwer, de Nice (…) Grande admiratrice d’Aleister Crowley, aurait tant voulu me voir m’intégrer à l’O.T.O. ».

A la page 14 d’Explorations de mes vies antérieures (1995), Hutin évoque le bar du Negresco, cité dans la dédicace de son livre sur Crowley : « Lors d’une merveilleuse soirée (j’en garderai toute ma vie le souvenir extasié) passée au Bar du Negresco, à déguster whisky, puis Champagne en nous délectant à écouter Vlad Ferrari jouer au piano ces airs (Stardust, Srangers in the night, notamment) que Marie-Rose et moi affectionnaient tant, les choses se nouèrent entre nous deux ».

Dans la conclusion de cette même Exploration de mes vies antérieures, Hutin rapporte une anecdote personnelle : « Pour terminer, je crois que, pour ce qui concerne une rencontre tardive de la com­pa­gne prédestinée, des sortes d’annonces prémonitoires concrètes peuvent surgir dans notre vie bien des années avant. En 1948, alors que j’étais étudiant, je m’étais trouvé littéralement fasciné par la photographie d’un grand tableau de Léonor Fini : Le Bout du Monde (que j’ai eu le loisir de contempler une seule fois, alors qu’il était exposé dans le cadre d’une exposition internationale de peinture fantastique organisée à Bordeaux en 1957). La femme représentée était, je ne m’en rendit compte qu’après la mort de ma compagne prédestinée, le sosie parfait de Marie-Rose dans son plein épa­noui­ssement… ».
Ce tableau figure dans le cahier photo de L’Amour magique, paru en 1971.
A ce sujet, rapportons les propos de Patrick Négrier, extraits de Points de Vue Initiatiques n° 113, page 12 : « Lorsque je lui demandai quel livre de lui il préférait, il me répondit sans aucune hé­si­tation : L’Amour magique. Ce livre en effet lui rappelait la femme avec laquelle il avait partagé, selon ses dires, deux mois d’un bonheur total avant que la mort ne mette fin à cette idylle en 1972. ».


Toutes les illustrations sont des collections de l'auteur.

Les notes sont celles de l'extrait cité :
7. Fort bien dévoilé dans l’ouvrage de Werner Gerson, Le Nazisme, société secrète, Les Productions de Paris, 1969, réédité en 1972 par J’ai Lu.
8. Article "Trebitsch-Lincoln" du Dictionnaire des sociétés secrètes dirigé par Pierre Mariel (Paris, C.A.L., 1971).
9. A laquelle est dédié notre livre sur Aleister Crowley (même éditeur).
10. Il aurait aussi des liens ignorés avec l’Opus Dei et avec les Chevaliers de Colomb.


La pyramide de Falicon, une vue de l'esprit