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L’Histoire de Ruth – par Michel Granger

L’histoire de RuthRacontée par son médecin psychiatre, le Dr Morton Schatzman (1), cette histoire étrange raconte la remontée de l’enfer d’une Américaine, mère de trois enfants, vivant à Londres : une histoire sordide comme hélas il s’en produit trop souvent. Cette femme de 25 ans, traumatisée dans son enfance par un père alcoolique et violeur, vit tranquillement avec son mari en Angleterre jusqu’au jour où, en 1976, elle fait un terrifiant cauchemar et voit son père, physiquement resté en Amérique, se dresser au pied de son lit… dans une attitude qui indique manifestement l’intention d’une récidive, 15 ans après.

Et l’apparition du père absent s’installe durablement dans l’entourage de Ruth. Il se comporte comme un être normal, elle le voit vaquer, se déplacer. Il n’est pas transparent et occulte les objets et les meubles quand il passe devant. Elle entend le bruit de ses pas, sent son odeur. Il lui parle, lui refait des avances, elle le trouve attablé dans la salle à manger au moment du petit déjeuner… Son père absent, elle le voit partout, elle l’entend ouvrir, fermer les portes… Elle l’observe même en présence d’autres personnes qui eux ne le remarquent pas. Elle vit ainsi dans une maison hantée par son père encore vivant mais sur un autre continent.

Pire encore, l’apparition du père va aller jusqu’à se superposer au visage d’autres personnes réelles. Quand elle se réveille la nuit, à la place de son mari dans son lit, elle voit son père… L’apparition semble gagner en hardiesse et lui rend la vie impossible. Elle pense à se suicider… « Je crois que je deviens folle », reconnaît-elle. Elle a la sensation que son cerveau va éclater…

Après qu’un premier psychiatre ait diagnostiqué chez elle une dépression augmentée de paranoïa de persécution, Ruth est venue, désespérée, consulter le Dr Schatzman : elle redoute l’internement.

Et de façon tout à fait surprenante (le Dr est-il tombé amoureux de sa patiente ?), le psychiatre va la croire et se lancer avec elle dans de longues expérimentations qui pourraient mettre en défaut la théorie de Freud uniquement basée sur l’imaginaire.

Peut-on créer des apparitions aptes à interférer avec sa propre vie et celle de son entourage, se demande-t-il tout à fait sérieusement ? Pourquoi, si ce sont des hallucinations pures, adoptent-elles les habitudes de la matérialité (?) : elles ne passent pas à travers les murs, ni à travers les portes. Et les éléments vont s’amasser qui parviennent à nous faire douter. Un fantôme peut-il revêtir une espèce de matérialité apte à être visualisée, mesurée ? Si oui, la vision des choses de la vie et de la mort s’en trouverait radicalement bouleversée.

Contre toute attente, le Dr Schatzman suggère à Ruth de tenter de « contrôler » l’apparition, de l’apprivoiser, comme un animal de compagnie turbulent. Il l’incite à la faire apparaître à volonté, ce qu’elle réussit, bien que lui ne perçoive rien de matériel. Mais le thérapeute joue le jeu : il parle à l’apparition que lui décrit Ruth comme à quelqu’un de présent : « Elle vous a créé avec la part non consciente de son esprit. Vous n’êtes qu’un produit de son imagination », lui lance-t-il ! Un dialogue à trois moins un qui relève d’une psychiatrie jamais tentée, ce qui la rend fascinante. La tension devient extrême et on s’attend à voir éclater à tout moment l’expression d’une force infernale réprimée. Mais, peu à peu, Ruth va dompter son hallucination en s’adressant à elle comme à un être normal, en prenant l’ascendant sur elle. Une thérapie atypique qui va la débarrasser de ce fantôme de vivant lequel la harcelait et menaçait de la faire basculer dans la démence.

Une expérience hors du commun purement clinique (?), mais qui conduit à s’interroger sur le pouvoir de la perception humaine pour faire la part du fantasme et de l’expérience vécue justement là où tout se confond en un melting-pot pouvant conduire au bord de la rupture psychologique.

Une fois délivrée de ses troubles de persécution exacerbés par cette apparition qui la harcèle, Ruth va accepter que le Dr Schatzman la fasse naviguer aux bornes de l’inconcevable.

Cette apparition dont elle a acquis le pouvoir de la provoquer, elle va s’en servir pour montrer qu’elle ne laisse pas de trace lors de son passage (!), que la photographie ne la fixe pas, qu’elle ne lui apporte aucune connaissance étrangère, qu’elle ne se réfléchit pas dans une glace… Que ses enfants ne la voient pas… Que ses images ne passent pas par ses yeux (du moins par la rétine), mais affectent la zone cérébrale de la vision.

Finalement Ruth est délivrée de son cauchemar et use de sa faculté pour provoquer des apparitions autres que celles de son père ; et elle joue avec, allant jusqu’à partager un sandwich et faire l’amour avec son mari absent transformé par elle en fantôme. Ruth reconnaît ne pas faire la différence sexuellement parlant !

Selon le Dr Schatzman, Ruth ne souffrait d’aucun dysfonctionnement mental dû à un cerveau exceptionnel ou à un accident cérébral ; elle serait, le premier adulte à avoir conservé une mémoire dite « eidétique », telle que certains enfants en possèdent et avec laquelle ils se créent des « com­pagnons imaginaires ». Elle possède une sorte de pouvoir, le don de rendre matérielles ses formes-pensées (2). Une théorie qui expliquerait certaines manifestations de l’invisible ? En tout cas, une expérience à connaître car elle brouille nos repères entre ce qui est normal et anormal, voire paranormal.

Michel GRANGER


1) Le Dr Morton Schatzman est arrivé à Londres en 1962 avec son diplôme américain et il y exerce depuis comme psychothérapeute dans le centre de bienfaisance de la ville qui traite les détresses émotionnelles.
Un premier livre publié en 1974 l’a rendu célèbre : L’esprit assassiné, Stock. Il traitait des persécutions familiales en tant que génératrices de psychoses pouvant conduire aux pires extrémités.
Apparemment, depuis son livre sur le cas de Ruth, il n’en a pas publié d’autres.
2) Cela fait furieusement penser à la théorie de l’idéoplastie qui, dans le premier quart du siècle dernier, fut avancée par quelques chercheurs psychiques – notamment français – pour expliquer certaines propriétés du phénomène des matérialisations médiumniques.

Publié sans les notes in Dimanche Saône & Loire du 9 janvier 2005.
Dernière mise à jour : 20 mai 2013.