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Dans les abîmes du Verdon – par Louis Henseling


Photo de l'article d'origine

Quel homme étonnant, ce Louis Henseling (1867-1955) ! Je n'ai jamais encore rien dit de lui sur In­ter­net, mais mon propos est ici de lui laisser la pa­role. Auteur, entre beaucoup d'autres, d'En zigzag dans le Var (puis Zigzags dans le Var, 11 fascicules repris en volumes sous ce dernier titre par Laffitte Reprints en 1977 et 1978*), il nous livre un ins­tan­tané du Verdon et de ses alentours dans le numéro 481, décembre 1934, de La Revue du Touring Club de France avec une photo du fond des gorges réa­lisée par un personnage bien plus connu, Edouard-Alfred Martel (1859-1938).
Encore un article oublié...

Michel MOUTET
[27-12-2016]


On sait qu'afin de mieux faire connaître à tous les amateurs de sites sauvages cette merveille touristique découverte et révélée, en 1905, par le savant géographe E.-A. Martel et l'ingénieur Janet, le Touring Club de France a fait ouvrir, depuis 1930, un admirable sentier qui, de la Palud à Rougon, permet d'apercevoir d'abord les sites les plus émouvants du haut de belvédères audacieux, puis de descendre, dès que cela devient possible, au bord même du Verdon et de visiter ainsi les régions de l'Etroit des Cavaliers, où la rivière torrentueuse coule entre des murailles à pic de trois cents mètres de haut, l'impressionnant paysage de la Mescla, où le sauvage Artuby vient rejoindre le Verdon, le défilé des Baumes Fères, dont les hautes falaises sont parées de verdure luxuriante et creusées de grottes, l'évasement grandiose de l'Escalès aux falaises roses et l'angoissant resserrement des Samson. Mais les touristes savent par maints récits qu'au delà de l'EstelIier, pendant une dizaine de kilomètres, le Verdon se faufile dans un étroit et sinueux « canion » qui n'a parfois guère plus de 2 mètres de largeur entre des falaises de plus de 300 mètres ; là, il faut franchir des gués rapides et parfois profonds, mais on peut admirer aussi des sites d'une rare beauté tels ce Styx, où le Verdon engouffre ses claires eaux dans l'ombre d'une grotte profonde, ou cet Imbut qui le voit disparaître durant près de 200 mètres sous des blocs énormes, dont un ne mesure pas moins de 40 mètres de haut. Ou encore cette gracieuse cascade de Mainmorte, cette grotte d'Emeraude, à la voûte colorée par les reflets de l'eau, et la végétation splendide du Mueyat, et les mille cascades de Saint-Maurin, etc.

Mais pour aller voir tout cela, il faut... Il faut consentir une excursion « amphibie » d'au moins deux jours : nulle fatigue, nul danger, car la... promenade est à la portée du touriste moyennement entraîné et avec un bon guide, tel Alfred Aycard, de Rougon, on peut descendre le Grand Canion du Verdon en toute sécurité.

Ce dimanche 12 août 1934, le signataire de ces lignes conduisait sa 13ème excursion dans le Grand Canion : dix técéfistes avaient répondu à l'appel publié dans les numéros de juin et juillet de la Revue, à la page des excursions : Mlle et MM. Barillan (Sète), M. Bourion (Nancy), M. Chaignon (Le Mans), M. Courtecuisse, archiviste du Var (Draguignan), M. Jouatte (Clichy}. Dr Lambot (Toulon), Mme Curjian (Toulon), Mlle Daumas (Solliès-Pont). On consacra les journées des 13, 14, 15 et 16 août à la visite du Grand Canion : l'eau était à environ 14°, haute et assez rapide mais tous les gués (il y en a environ 120) furent franchis sans peine ; à la Baume des Bœufs, au Pré d'Issane et au Mueyat, le ravitaillement fut assuré de façon parfaite par le dévoué guide A. Aycard, grâce à quoi les sacs ne pesè­rent pas trop aux épaules nues.

Le 16 à la nuit on arrivait à l'hôtel Brunet à Aiguines et la journée du lendemain était consacrée à la visite de cette charmante localité, fameuse par ses tourneries de buis et la fabrication des boules ferrées ; le château de Foresta et ses beaux jardins étagés en face du magnifique panorama de la plaine des Salles où sinue le Verdon, ainsi que le château de Chanteraine, où M. Escolle accueillit aimablement la petite troupe ! intéressèrent fort les visiteurs qui admirèrent du haut de la place d'Aiguines, les splendeurs d'un coucher de soleil derrière le Lubéron et le Ventoux.

Le samedi 18, sous la conduite du garde forestier Bourjac, guide sûr et pré­cieux, la petite caravane escaladait les flancs occidentaux de la montagne de Marges (1575 m.), magnifique belvédère d'où la vue s'étend sur sept départements et où serait infiniment précieuse une table d'orientation. Ce qui fait le prix de cette ascension c'est que la montagne, évidée au nord, do­mine en des à-pics splendides, le cours du Verdon et la magnifique forêt d'Aiguines, forêt de hêtres unique dans la région provençale.

Descendus par une arête septentrionale, vers le « Point de Vue », d'où la vue plonge splendidement sur le Verdon, traversant la belle région des cascades de Saint-Maurin, nous traversâmes la forêt et, à midi, on s'asseyait sur le gazon autour de la Font du Périer pour y reprendre des forces. Le repas eut son épilogue, après vingt minutes de marche, au Chalet des Cavaliers, où on savoura un agréable café en contemplant à 300 m. plus bas notre... salle a man­ger d'Issane.

Après avoir, de la Bastide des Cavaliers, suivi un instant la nouvelle route touristique de la rive gauche entreprise par le département du Var, et qui doit, des Cavaliers, conduire au « Balcon », au-dessus de la Mescla, on alla admirer ce site d'où l'on aperçoit la région des Baumes Fères et le promontoire aigu de Guègues ainsi que certains « fonds » de l'Artuby. Et peu après on s'asseyait à la table de M. A. Martin, devant la Bastide de Sardon, bien connue des visiteurs du canion de l'Artuby qui y trouvent toujours une souriante hospitalité et, chose précieuse, un guide sans pareil en la personne de M. A. Martin.

C'est lui qui est en train de détruire la légende d'un Artuby sauvage et dangereux : il en fait visiter les beautés avec le minimum de fatigue et sans avoir à traverser de ces « gours » fameux par leur profondeur et la température glaciale de l'eau.

Repas abondant, substantiel et.... cordial, suivi d'une nuit réparatrice dans la grange.

Le dimanche 19, notre dernier jour ! on descendit par le pittoresque « Pas de la Baume Rousse » dans le canion de l'Artuby et on alla visiter, au beau mitan de son impressionnant chaos, la vaste salle hypogée formée par de formidables éboulements. Mais notre camarade Jouatte, enthousiasmé par les récits entendus et par les promesses de M. Martin, déclara qu'il se confiait àce guide aimable et allait descendre le canion pour déboucher à la Mescla, puis de là aller chercher sa bicyclette à Rougon, programme qu'il réalisa parfaitement, nous l'avons su depuis.

On se sépara donc et, tandis qu'il s'éloignait et disparaissait avec son compagnon parmi l'amoncellement des roches, nous remontions par le Pas de la Chapelle (rive gauche), un des rares pas de l'Artuby qui permettent de traverser ce torrent et de gagner le village de Trigance,

A 10 heures nous prenions congé de la famille Martin pour nous diriger vers la Barre et le Grand Plan de Canjuers, immense cuvette désertique et pelée, àune altitude moyenne de 800 mètres, couverte d'une maigre végétation de lavande ; de nombreux « avens » y béent, dont deux, explorés à diverses reprises, ont donné des profondeurs de 110 et 120 mètres : ils sont considérés comme les collecteurs d'eau de la belle source de Fontaine l'Evêque. Et il était 12 h. 50 lorsque nous arrivions à l'hôtel Brunet, pour notre dernier repas en commun.

Celui-ci fut pour nous empreint de quelque mélancolie à la pensée que prenait ainsi fin cette randonnée qui venait de réunir durant huit jours des camarades técéfistes venus de divers coins de la France et qui avaient noué les liens d'une vive sympathie née degoûts communs dans l'admiration de sites sans pareils.

L. HENSELING,
Délégué du T.C.F. à Toulon.


* Un exemplaire du Tome II est disponible dans la dernière liste d'occasions du Catalogue Martien.