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Les lourds secrets de la Ratapignata # 1 – Serge Hutin et Aleister Crowley

Alors que vient de paraître le livre très probablement définitif sur la pyramide de Falicon (voir publicité en bas de page), livre d'Histoire qui ne manque pas d'âme, notre ami Alex Brito nous propose en quatre articles une étude complémentaire et souterraine qui, elle, ne manque pas d'esprit.

Michel MOUTET
[19-11-2016]

  

DES INITIÉS À FALICON

 
Bob Morane, La Pyramide des Ratapignata
RECHERCHES Á PARTIR D'UN TEXTE DE SERGE HUTIN

La pyramide de Falicon fait régulièrement parler d’elle. Dans une nouvelle, La pyramide des Ratapignata (2009), Bob Morane, le héros crée par Henri Vernes, y mène une enquête. On a pu la croiser aussi dans l’ex­position Idées Reçues qui s’est déroulée au Musée Archéologique de Nice, du 24 octobre 2009 au 28 fé­vrier 2010. Fin 2013, la pyramide est un des thèmes principaux d’un e-book en italien, La Religione Segreta dei Templari de Michele Allegri (également auteur d’un livre sur Elvis Presley & le Prieuré de Sion), dans le­quel on apprend – avec émotion... – que le même Prieu­ré s’intéresse de près au site de Falicon. En jan­vier 2014, Pasquale Spadaccini publie Domenico Ros­setti e la Grotta di Monte Calvo, tra mistero e leggenda, un livret de 40 pages très documenté.

Nous tenterons ici d’aborder l’énigme de la pyramide de Falicon et de sa grotte sous des angles nouveaux en partant d’un texte de Serge Hutin (1929-1997) qui a consacré l'essentiel de son œuvre à l'exploration des mondes souterrains.

Concernant Serge Hutin de façon générale, la publi­ca­tion de référence le concernant reste Les Cahiers du Réalisme Fantastique qui lui ont été consacrés. Dans Des sociétés secrètes au paranormal : les grandes énigmes (collectif, J’ai Lu, 2012, p. 570), on retrouve Hutin et son amie, certainement à l’origine de cet article :
Serge Hutin à Marcel Bisson« Pour Serge c’était véritablement sa sœur herméti­que, sa compagne de route sur le sentier du retour. Il envisageait avec elle le mariage sacré, les noces chimiques intérieures d’un couple hermétique prédes­tiné, comme il n’y en a que quelques-uns par siècle, pour une réintégration effective et complète, en un androgynat primordial. »
   
Voici donc ce qui nous servira de point de départ : 
« On verra la littérature populaire d’épouvante prendre le relais de la presse à sensation. C’est ainsi que Den­nis Wheatley, l’un des auteurs anglais à succès du roman d’épouvante, publiera en 1947 The Devil rides out… On y voit le héros et ses amis affronter une redoutable société secrète d’adorateurs du Diable, qui se réclament directement d’Aleister Crowley. L’épisode final, particulièrement impressionnant (les Maîtres cos­miques interviennent eux-mêmes pour annuler ce qui devait être le point culminant : un sinistre meurtre rituel), se déroule dans la banlieue nord de Nice, en la « grotte des chauves-souris ». Le romancier s’inspirait là d’une réalité : il existe bel et bien, juste en dessous de la pyramide de Falicon, une « grotta della ratipi­gnata » [sic] (en dialecte niçois « grotte de la chauve-souris »). Plus étrange encore, la dite grotte se trouvait en communication avec un sanctuaire souterrain de l’une des organisations initiatiques (l’Ordre Templi Orientis, OTO) dont Aleister Crowley fut le grand maître. D’après une amie niçoise bien informée (elle-même haut-gradée à l’OTO), ce temple souterrain n’était pas un mythe. On y pénétrait par un monument bien étrange dont la porte métallique comportait un jour en forme d’hexagramme (sceau de Salomon). Cette curieuse construction, dissimulée dans le vaste terrain en friche qui entourait la pyramide de Falicon, donnait accès à l’escalier descendant au sanctuaire souterrain. L'Étrange Vie du mage Aleister CrowleyLes particularités dont nous faisons état correspondraient encore à l’état des lieux vers la fin des années 60 et le début de la dé­cen­nie 70. Depuis, le site s’est trouvé mal­heu­reusement tou­ché à la mort du mort du comte de Cressac (pro­priétaire des lieux) par la vague d’urbanisation à ou­trance qui a sévi autour des grandes villes, Nice ne fai­sant pas exception. »

Ces lignes figurent à la page 3 de L’Etrange Vie du mage Aleister Crowley qui date de 1997, année de la mort de Hutin.
Cette Etrange Vie, composée de 19 pages reliées à l’agrafeuse est une « monographie spéciale » d’Alpha International. Nous l’avions commandée en ligne, il y a quel­ques années, sur le site de l’Ordre Maçonnique Her­métique dont Hutin fut Président d’honneur.

Il signa ainsi différentes monographies spéciales sur ses thèmes de prédilection.


Ce commentaire de texte aura pour objet d’étudier les liens réels ou supposés entre Dennis Wheatley, Aleis­ter Crowley, l’« amie niçoise bien informée », Hutin et la pyramide.

Notre propos n’est pas ici de réfléchir à la raison d’être ou à la datation de la pyramide.
Le tome L des Mémoires de l’IPAAM, "La Pyramide de Falicon et la Grotte des Ratapignas" (2008) et l’article complémentaire publié dans le tome LIV (2012) montrent de façon tout à fait convaincante que la pyramide n’existait pas au moment de la découverte de la grotte par Domenico Rossetti en 1803.

Couverture du tome L des MIPAAM

Couverture du tome L des MIPAAM

IV de couverture du tome LIV des MIPAAM

IV de couverture du tome LIV des MIPAAM


HUTIN, AUTEUR DU PREMIER LIVRE EN FRANÇAIS SUR CROWLEY

En 1973, Hutin signe Aleister Crowley. Le plus grand des mages modernes (voir aussi l'article). Le livre est dédié « A Marie-Rose Baleron de Brauwer, l’amie niçoise si tragiquement disparue, en sou­ve­nir de nos merveilleux entretiens sur Crowley au Bar du Negresco ».

Les pages 164 et 165 de ce livre rejoignent notre sujet :
« Il ne faudrait pas non plus omettre de signaler, car il s’agissait de véritables best-sellers, les romans fantastiques de Dennis Wheatley, Chevauchée diabolique (2), et Une fille pour le Diable ! (3). Dans ces deux fameux romans populaires d’épouvante (des thrillers, comme on dit en anglais), pas­sion­nants à lire, de hardis défenseurs de la lumière entrent en lutte, et finissent, Dieu merci, par triompher, après bien des péripéties toutes plus hallucinantes les unes que les autres, avec un redoutable magicien noir en quête d’une pure et innocente victime à sacrifier au Diable. Ces mages noirs se rattachent à toute une lignée d’inspirateurs sinistres, parmi lesquels (cela va de soi) Aleister Crowley. Le formidable succès commercial de ces deux ouvrages n’a pas manqué d’ancrer encore plus dans l’imagination populaire des Anglais l’image stéréotypée d’un Crowley "mage noir". Signalons que le second de ces thrillers de Dennis Wheatley contient dans sa conclusion un épisode particulièrement hallucinant : les Satanistes s’apprêtent à sacrifier une jeune fille dans la vaste « grotte des chauves-souris », située sur les hauteurs, au nord de Nice. Il est exact que Crowley eut l’occasion, entre les deux guerres, d’utiliser cet ensemble souterrain (4) pour certaines cérémonies rituelles, mais elles n’avaient rien de "diaboliques" et n’impliquaient nullement le sacrifice magique d’une victime pure et innocente.
Aleister Crowley par Serge Hutin« Mais revenons au véritable Crowley. Il arrivera – nous l’espérons – un moment (et plus proche sans doute qu’on ne le pense) où non seulement on cessera enfin de voir en Crowley le soi-disant mage noir avide de victimes innocentes à sacrifier, mais où l’on reconnaîtra (5) toute l’importance de son véritable rôle dans les sociétés secrètes supérieures du XXe siècle. Car l’influence de cet homme extraordinaire s’est mani­fes­tée très largement (on doit le noter) en dehors des fraternités dont il fut l’animateur, l’organisateur. Par exemple, son rôle dans les mouvements rosicruciens contemporains apparaît capital.

« Il est inexact et arbitraire en effet de prétendre vouloir toujours réduire les recherches, les activités ini­tia­ti­ques de Crowley à la seule magie sexuelle. »

Cet extrait appelle plusieurs remarques.

Les deux romans de Dennis Wheatley (1897-1977) cités existent bien. C’est le dernier chapitre de To the Devil, a Daughter !, dont la première édition date de 1953, et qui ne fut jamais traduit en français (à la différence d’autres romans de Wheatley), qui se passe dans la pyramide. The Devil Rides Out n’a semble-t-il ja­mais été la Chevauchée diabolique. Son titre français est Les Vierges de Satan. Il a été publié en anglais en 1934, et non en 1947 comme cela est dit dans ce texte. Il n’y est pas question de Falicon, mais dans un chapitre intitulé "L’ancien sanctuaire", la scène se passe de nuit dans le célèbre site de Stonehenge situé dans la campagne anglaise (la fin du film Tess de Roman Polanski se déroule aussi sur ce site).

On retiendra aussi que lors de leur dernière rencontre, Marie-Rose et Serge parlèrent de Crowley (cf la note 5 de cet extrait).

Aleister Crowley (1875-1947) est évoqué dans les chapitres 14 et 15 de To the Devil, a Daughter !. Wheatley avait dans la réalité rencontré Crowley, quelques temps avant d’écrire The Devil Rides Out (cf son livre, qui n’est pas un roman, The Devil and all his Works, dans lequel il est aussi brièvement question de la grotte sous la pyramide de Falicon, et le troisième tome de ses mémoires, The Time Has Come…The Memoirs of Dennis Wheatley - 1919-1977). Son modèle de magicien noir dans To the Devil, a Daughter ! est le révérend Montague Summers. On remarque toutefois que ce magicien noir cherche à donner naissance à l’« homonculus » (dans la Grotte des Ratapignatas) et que c’est justement le thème d’un des rares romans écrit par Crowley, intitulé Moonchild (qui n’a pas été traduit en français). Wheatley connaissait ce roman puisqu’il en fera le tome 3 de sa collection The Dennis Wheatley Library of the Occult.

To the Devil a Daughter par Dennis WheatleyCrowley avait-il parlé à Wheatley de la Ratapignata ? Il n’est pas interdit de penser que le rituel que décrit Wheatley dans le dernier chapitre, intitulé "Cave of the Bats", de To the Devil, a Daughter ! ait pu être inspiré par ce que Crowley lui a dit avoir fait dans la grotte. En tous cas, Wheatley s’y est rendu ; il le dit au tout début du roman. Signalons aussi que, contrairement à ce que dit Hutin dans notre texte de base, il n’est pas question des "Maîtres cosmiques" dans ce roman qui fut adapté au cinéma en 1976. Ce film marqua les débuts de Nas­tassja Kinski que l'on retrouvera dans Tess déjà cité.
Aucune scène du film ne se déroule à Falicon.
Le personnage principal du roman The Magician de So­mer­set Maugham est quant à lui directement inspiré par Crowley.
La fabrication de l’« homonculus » est aussi un des thèmes de ce roman (traduit en français en 1938) qui fut porté à l'écran en 1926 par Rex Ingram et dont – ironie de l'Histoire – une partie fut tournée à Nice et dans ses environs presque à la même époque où le vrai Crowley passait par là.

Les lourds secrets de la Ratapignata # 2 : Timothée-Ignaz Trebitsch-Lincoln


Toutes les illustrations sont des collections de l'auteur.

Les notes sont celles de l'extrait cité :
2. The Devil Rides Out
3. To the Devil, a Daughter !
4. Au-dessus duquel se dresse l’édifice assez énigmatique dit « pyramide de Falicon ».
5. C’est ce que souhaitait lors de notre ultime rencontre (au tout début octobre 1972) notre grande amie niçoise Marie-Rose Baleron de Brauwer, qui avait connu de fidèles disciples d’Aleister Crowley.


La pyramide de Falicon, une vue de l'esprit

UNE VUE DE L'ESPRIT ?

Si vous voulez vous documenter plus profondément sur la py­ra­mide de Falicon, nous vous recommandons le remarquable livre de Pierre Bény paru à l'automne 2016. Voici ce qu'en dit Michel Moutet : « Ce livre est vraiment exceptionnel. L'auteur, il y a plus de quinze ans, se retrouve confronté à une série de coïn­ci­den­ces étalées dans le temps dont le rapprochement ultérieur l'entraîna à se poser des questions, questions qui vont l'a­me­ner (littéralement) à la pyramide de Falicon dont il va devenir rapidement un spécialiste. A la fois quête inspirée, recherche érudite, enquête policière entre Nice, Turin, et d'au­tres lieux de France et d'Europe, il s'agit là d'un ou­vra­ge pas­sionnant sur un sujet et des périodes de l'Histoire peu con­nues. Un livre à lire absolument, et à faire connaître. ».

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