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Moïse le magicien – par Louis Charpentier

Rijksmuseum Amsterdam« La fille de Pharaon descendit au fleuve... »

Quelque mille trois cents ans avant Jésus Christ, sous le règne du Pharaon Ramsès II, croit-on, une princesse royale, fille de Pharaon, s'en allant baigner dans le Nil, découvrit dans les roseaux un panier d'osier rendu imperméable par application de naphte, de goudron minéral (vieux système mésopotamien de construction de bateaux légers), découvrit donc un panier d'osier et, quand elle en eut soulevé le couvercle, trouva, à l'intérieur, un nouveau-né qu'elle adopta et prénomma Moïse, ce qui signifie, dit-on, sauvé des eaux.
C'est à peu près tout ce que l'on sait de l'origine de Moïse, né de père, de mère et de race inconnus.
On peut aussi bien admettre que sa mère était la nourrice qui se présenta que la fille du pharaon elle-même qui aurait employé ce moyen pour dissimuler une faute.
Or, ce bébé vagissant, comme tombé du ciel, devait, à retardement, révolutionner le monde en créant un peuple dont l'importance sera extraordinaire dans l'avenir, non par lui-même – Israël n'a jamais été que d'importance minime par le nombre et la puissance – mais par ses idées et par l'influence qu'elles eurent principalement sur tout l'Occident.
Fils adoptif d'une princesse royale. Moïse fut élevé au temple, reçut l'éducation des diacres puis des initiés du temple.
Comme tous les initiés, il fut magicien. Il apprit la magie haute et la magie basse, l'art d'agir sur les forces naturelles, sur les plantes, sur les animaux pour provoquer les phénomènes désirés.
Au temple, il apprit le secret du monothéisme, ce qui se traduit pour les religieux par un seul dieu et qui, je pense, pour des scientifiques modernes, signifierait l'unité de toute matière, de toute énergie concentrée dans une volonté consciente, étant à elle-même ses propres lois.
Il apprit, n'en doutons point, le rituel, le rituel qui est formulation magique – tantrisme du verbe psalmodié, tantrisme des pierres gravées agissant par leur symboles justement gravés (un peu talismaniques en quelque sorte).
Au temple, il connut le livre des morts et le livre des vivants, le livre des Dieux et le livre des esprits, la cosmogonie dont la cosmographie n'est que le symbole lisible. En symboles il apprit la création, en contes et légendes il apprit l'histoire de l'homme et l'histoire des peuples. Il dut connaître, en plus de la démotique, écriture de rapports entre les hommes, la hiéroglyphique, écriture de rapports entre les dieux et les hommes dont les trois sens sont superposés pour les initiés, pour les opératifs, pour les scribes...
On peut croire, des résultats qu'il obtint plus tard, qu'il fut un bon élève...
Il atteignit ainsi, dit-on, l'âge de 40 ans.

Or, en ce temps-là, les descendants des frères de Joseph se trouvaient en Egypte dans la région de Goshen. L'histoire veut qu'ils y eussent été plus ou moins en esclavage libre, c'est-à-dire qu'ils n'appartenaient pas, comme c'était de coutume pour les esclaves, à des maîtres, mais qu'ils étaient – si l'on en croit la Bible, tâcherons, travaillant aux pièces. Le terme moderne qui leur conviendrait serait « prolétaires » – et, comme dans tous les temps, payés le moins possible pour le plus de travail possible.
Un détail toutefois : ils paraissent avoir été les tâcherons du pharaon – mais peut-être étaient-ils dans la situation de toute la basse classe d'Egypte qui appartenait également au pharaon et aux princes. Le fait est que les Hébreux semblent n'avoir jamais eu affaire qu'au seul pharaon, roi régnant et non à quiconque d'autre.
Ces descendants de Joseph et de ses frères étaient employés surtout dans le bâtiment puisque leurs revendications portent toujours sur la fabrication de briques dont on leur réclamait une certaine production.
Combien étaient-ils ? les chiffres de la Bible paraissent fantaisistes – à moins qu'ils n'aient un sens secret.
Plusieurs milliers, sans aucun doute – mais certainement pas des centaines de mille.
Quoiqu'il en soit, la légende veut que lorsque Moïse eut 40 ans, il vit un jour un Egyptien qui frappait un Hébreu. Il pista cet Egyptien et, lorsqu'il se crut seul avec lui, le tua.
Mais l'acte criminel avait eu des témoins et Moïse, par crainte du châtiment, fut obligé de prendre la fuite, ce qu'il fit vers l'Est, de l'autre côté de la Mer Rouge, où il se retira près de Jethro, sacrificateur de Madian, au nord-ouest de l'Arabie.
On conte qu'il fut accueilli par celui-ci parce qu'un jour, près d'un puits, il défendit les sept filles de Jethro venant faire boire leurs troupeaux contre des bergers qui voulaient les écarter du puits.
Quoi qu'il en soit ii fut recueilli par Jethro qui lui donna en mariage sa fille Sephora dont il eut deux fils.
Selon la légende, Moïse serait resté quarante ans chez son beau-père Jethro. Jethro (probablement nom d'initié) – était sacrificateur de Madian, sacrificateur des victimes destinées soit aux offrandes à Dieu ou aux Dieux (on ne sait rien à ce sujet).
Les Madianites étaient un peuple vivant au nord-ouest de l'Arabie, donc relativement assez proches du Sinaï où Moïse dirigera le peuple qu'il va créer. C'est, la tradition l'affirme, un peuple éthiopien. Dans la langue grecque du temps d'Homère, c'est-à-dire peu de temps après Moïse, ce terme ne désigne pas spécialement les habitants de l'actuelle Ethiopie, mais « les brûlés » – les brûlés du soleil s'entend, c'est-à-dire soit des noirs, soit des gens plus que très fortement hâlés. Pratiquement il s'agit vraisemblablement d'une race noire à laquelle s'allie Moïse.
Les choses changent moins qu'on ne le suppose généralement. Nègres signifie probablement animistes. et animistes suppose une magie animiste.
Qu'est-ce à dire ?
Et bien que les Madianites et leur sacrificateur en premier chef, Jethro, pratiquent une magie appliquée aux forces naturelles représentées, non aux forces naturelles cachées.
Gendre, conducteur des troupeaux de son beau-père, déjà instruit des doctrines et pouvoirs du Temple d'Egypte, il est certain que Moïse va subir là une seconde initiation comportant la manipulation de ces forces animiques : action sur les hommes, action sur les animaux, action sur les plantes.
Ce qu'il apprend ? C'est probablement ce que la Bible attribue à l'enseignement de l'Eternel près du buisson ardent. Le bâton qui se transforme en serpent – et redevient bâton. La main qui se couvre de lèpre et qui redevient saine. L'eau qui se transforme en sang et qui redevient eau... C'est un pouvoir que nous lui retrouverons plus tard lorsqu'il s'agira d'abord de convaincre le peuple qu'il tirera d'Egypte, ensuite de contraindre le pharaon.

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Pour l'exécution de ces phénomènes, il semble toutefois lui manquer quelque chose : le verbe. Sa langue, ainsi qu'il le dit lui-même, est embarrassée.
Il s'agit donc de magie vocératoire, par action du verbe. Moïse n'a pas la voix juste ; il lui faudra donc un opérateur près de lui. Aaron, un frère d'initiation, sans doute, sera celui-là.
Et effectivement, rien de ce qu'a fait publiquement le magicien Moïse ne s'est fait hors de la présence d'Aaron, porte parole.

Moïse demeurera chez son beau-père quarante années, nombre rituel d'initiation que nous retrouverons en d'autres circonstances ; gardien de troupeaux et nomade, il va sans dire.
Et puis, au buisson de feu, il reçoit sa mission, son illumination : tirer un peuple de la terre d'Egypte, le former et le diriger vers la Terre Promise, l'actuelle Palestine.
Le peuple est prêt à le suivre et ce ne dut pas être très difficile à l'y déterminer puisqu'on lui promettait la fin de son prolétariat pour l'accession à la souveraineté dans une terre d'abondance.
Ils sont prêts à le suivre. Qui ? Des Hébreux, sans doute, descendants des tribus, mais aussi leurs esclaves, leurs femmes égyptiennes, leurs concubines moabites. Nombreux ? Sans doute assez peu. Il ne s'agit pas, en effet, de cultivateurs, attachés à leur glèbe, comme les paysans de toujours – les paysans ne partent pas en croisade – et, selon la Bible il ne s'agit guère que des fabricants de briques d'une seule région memphite de l'Egypte. Fabricants de briques et – il faut le retenir car ceci explique beaucoup – constructeurs. Mais constructeurs en sous-ordre. Pas les architectes qui possèdent le Nombre d'Or. Le Nombre d'Or est réservé aux initiés opératifs dont le savoir, inaccessible aux autres, est codifié dans les papyrus, dans la pierre ; savoir auquel ils n'ont pas accès.
Avant d'aller trouver Pharaon en tant que délégué, Moïse fait prendre leurs précautions aux candidats à la Terre Promise. Ils les prévient d'avoir à emprunter, la veille du départ tout ce qu'ils pourront aux Egyptiens, surtout en ce qui concerne les objets d'or et d'argent.
Et puis il fait construire la première Arche sur ses données. L'Arche à deux usages, trois même. Il est d'abord le réceptacle des forces. Un appui magique d'action en quelque sorte. Un appareil de technicien. On a en effet remarqué depuis longtemps que l'Arche est un accumulateur – peut-être un peu pile – dont on peut tirer d'excellents effets comme des étincelles, décharges électriques, etc. C'est un appareil diélectrique, sur pied pour l'isoler du sol. Sans doute déchargé avant d'être confié aux porteurs, mais qui aux changements de température se recharge normalement.

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Le départ prêt, il va trouver Pharaon et lui demande de laisser partir « son » peuple, au moins dans le désert, pour 3 jours, pour sacrifier, car c'est déjà « son » peuple.
Pharaon, qui tient à sa main-d'œuvre, refuse.

Là, existe un mystère. Comment Pharaon, maître absolu, l'histoire ne nous le laisse pas ignorer, de l'Egypte, des biens et des personnes, accepte-t-il de discuter ? L'épisode est étrange. Quel moyen de pression possède donc Moïse ? Moïse a un atout. Mais lequel ? On pourra peut-être le supposer, par recoupement – mais plus tard.
On connaît la suite. Moïse demande, puis menace. Menace de quoi ? De sa magie. Pharaon mande ses magiciens et l'on va assister à un match entre le magicien Moïse et les magiciens du Pharaon.
On commence par le plus simple. Moïse jette son bâton, le bâton devient serpent. Les magiciens de Pharaon jettent le leur qui, aussi, deviennent serpents. Mais alors s'engage le duel des volontés. Le serpent de Moïse mange les serpents des magiciens. Nous sommes encore sur le plan illusion.
Les rounds suivants sont plus graves et plus ardus.
II y a d'abord les grenouilles. Nous entrons là dans un domaine peu connu actuellement mais dont le souvenir demeure dans les légendes dites des meneurs de loups et des meneurs de rats.
En fait, Moïse se fait meneur de grenouilles. On remarquera que l'expérience est toujours sans danger sur les humains.
D'où vient ce pouvoir sur les grenouilles. Il faut en aller chercher l'explication dans une conception que l'on retrouve dans le brahmanisme.
Les animaux n'ont pas d'âme "personterne", s'ils en ont une externe. Leur individualité, leur âme pour employer le terme actuel est collective. Expliquons-nous : la race grenouille fonctionne, toutes proportions gardées, comme un essaim qui a une reine ; comme l'ensemble, si l'on veut encore, des cellules composant le corps humain. Cet essaim, ces cellules ont une âme commune qui est l'âme humaine. Qui est, disent les hindous, une âme absolument identique à l'âme humaine.
Donc, de même que la volonté – aidée des moyens – d'un homme peut contraindre un autre homme à lui obéir – cas d'hypnotisme simple –, la même volonté, appliquée par des moyens appropriés, pourra faire agir l'ensemble d'un clan animal dans l'obéissance aux ordres.
La difficulté provient des moyens d'application et des lieux d'application. Cela est relativement simple sur une bande de loups, sur une bande de rats, sur un essaim.
Plus difficile sur les grenouilles de toute une région du Nil. Emploi de cris, comme pour les loups ? De musique comme pour les rats ? De sons métalliques comme pour les abeilles ? Il ne nous appartient pas de le dire...
Quoiqu'il en soit. Moïse fait sortir les grenouilles du Nil, les fait promener dans les maisons, les fait rentrer dans le Nil.
Les magiciens de Pharaon répètent d'ailleurs l'opération. Le match est toujours nul.
Les magiciens étant de même force, Moïse passe à des choses plus dangereuses pour l'Egypte : les poux et les punaises deviennent particulièrement violents... et quand il passe aux nécroses provoquées sur les hommes – peut-être par émission de radiations actives – on conçoit que les magiciens de Pharaon ne puissent pas rééditer cet exploit qui met la population du Nil en danger.
La mortalité du bétail, nous la retrouvons dans le « mauvais œil » qui fait encore quelques ravages, surtout dans les imaginations mais que l'on aurait tort de tenir pour impossible.
Puis, Pharaon, refusant toujours de permettre le départ – et toujours aussi plein d'une incompréhensible mansuétude envers Moïse –, celui-ci déclenche la « grande magie », celle qui agit sur les éléments. Le vent du Sud amène la poussière de sable et les ulcères qui en résultent.
Puis vient la grêle, la grêle d'orage avec précipitation du feu du ciel – ce qui en un pays où même la pluie est à peu près inconnue (il pleut 3 jours par an au Caire, une fois tous les sept ans à Assouan) dut être particulièrement terrifiant. Puis le vent d'Orient amène les sauterelles qui rongent tout ce que les orages ont laissé. Là. il s'agit maintenant, pour le pays, de vie ou de mort...
Et quand le grand magicien s'attaque aux hommes, alors Pharaon laisse partir ses employés constructeurs...

Tout le monde connaît la suite, après la traversée miraculeuse de la Mer Rouge. Quarante ans, les menant d'une main de fer, Moïse nomadise son peuple dans un pays qu'il connaît bien pour y avoir mené les troupeaux de son beau-père. Il les nourrit (le phénomène de la manne est, à ce jour, demeuré inexpliqué. Peut-être s'agit-il de géophagie). Il trouve les puits, leur donne des lois, leur fabrique des castes avant de les lancer à l'assaut de la Terre Promise.

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Ce qui demeure mystérieux c'est cette mansuétude de Pharaon envers Moïse. Moïse mis à mort, ce qui serait arrivé à quiconque aurait osé s'opposer au monarque absolu, Dieu sur terre, toute révolte était terminée. Quoi donc protège Moïse ? N'est-ce pas la possession de quelque chose que l'on mettra précieusement dans l'Arche et dont Pharaon veut empêcher à tout prix la destruction ?... Et après laquelle il court jusqu'à la Mer Rouge où il arrive trop tard ?

Quoiqu'il en soit, à dater de ce temps, l'Egypte ne fait que se copier... Et nul n'ignore que c'est d'Hiram, associé de Salomon pour la construction du Temple, que les « opératifs » des corporations du bâtiment datent leur naissance, ces opératifs qui couvrirent l'Occident des cathédrales.

Louis CHARPENTIER

© Les Cahiers du Chêne d’Or / Les Cahiers du Réalime Fantastique / Michel Moutet, 2013

[Illustrations : La fille de Pharaon trouve Moïse dans les joncs, Jurriaan Dirk Sluyter, 1826 - 1886 Aaron transforme l'eau de la rivière en sang, Jan Symonsz. Pynas, 1610 Mozes richt de tabernakel op, Jacob de Later, 1696 - 1709 Mozes slaat water uit de rots, Johann Sadeler (I), 1579 - Col­lection Rijksmuseum Amsterdam. Ces images sont en Public domain]