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La chasse aux sorcières est encore ouverte ! – par Michel Granger

Moi qui la croyait révolue, cette chasse aux sorcières, reléguée honteusement à un passé peu glorieux fait d’intolérance et de persécution. Eh bien, non ! Au 21ème siècle, elle est toujours en vigueur ; certains chasseurs la pratiquent encore sans vergogne et pas des moindres puisqu’un Prix Nobel figure parmi eux…

Contrairement à mon habitude, je ne vous donnerai pas la référence du livre* auquel je consacre aujourd’hui cette chronique. Et ce, pour deux raisons : la première, parce que je ne veux pas contribuer à gonfler les droits de ses deux auteurs (que l’ami qui m’a prêté cet ouvrage soit remercié ici) en vous incitant à l’acheter, et la seconde parce que je ne veux pas moi-même devenir un « pigeon » dans ce triste jeu de tir. Même s’il y a longtemps que je suis galvanisé contre les attaques que n’ont pas cherché à m’épargner les rationalistes et autres zétéciciens de tous poils.

Disons donc qu’un savant et un sceptique invétéré ont décidé de s’unir (une union plutôt disparate – du style de la carpe et du lapin – puisqu’on se demande ce que le premier vient faire dans cette galère où il n'est rien d’autre qu’un prête-nom), le second accaparant le crachoir (le propos hélas ne visant guère plus haut) sous couvert d’un label de « nobélisé ».

Tout d’abord, la forme : elle est d’une indigence extrême. Pour paraphraser un passage du livre : « Mais pourquoi diable faut-il qu’un Prix Nobel prenne un universitaire comme nègre pour s’exprimer de façon si pauvre et "charabiatisée" ? »

Comprenne qui pourra cette phrase extraite au hasard : « Bien entendu, nous exprimons notre plus grand respect pour les vrais prestidigitateurs, les illusionnistes qui pour notre grand bonheur et celui de nos petits enfants exécutent des tours qui nous laissent bouche bée ! ».

En fait, ces Messieurs, au fil d’un propos lénifiant et venimeux, veulent épingler les sorciers modernes et les marchands d’illusion. Et de mettre dans le même sac la télépathie, la radiesthésie, la psycho­kinèse, le suaire de Turin, l’astrologie, les prémonitions, les simulacres, le sarcophage d’Arles-sur-Tech et sa « production » d’eau, comme autant d’illusions indignes du monde moderne.

Rijksmuseum Amsterdam

Qu’ils dénoncent ne serait certes pas un moindre mal vis à vis de certains sujets s’ils s’étaient donné la peine de les étudier. Mais cela se fait à ras de terre (comme la caléfaction sur les pieds des marcheurs sur le feu présentée comme nouvelle et datant du début du siècle dernier) ou alors par des théories fausses. Par exemple, dire que la probabilité de certains faits augmente quand les essais ou les cas sont plus nombreux est une ineptie. Qu’un Prix Nobel fasse (ou laisse faire en son nom) un tel contresens est confondant ! Ce n’est pas la probabilité qui augmente mais l’occurrence, ce qui n’a rien à voir ! Et quand on pense que la principale cible de ces auteurs (ce qui leur a d’ailleurs valu un procès) est un statisticien professionnel. Ils auraient mieux fait de le consulter que de l’insulter.

Dans un autre domaine qu’on pourrait croire plus familier (à l’un des deux), le nucléaire, c’est alors avec référence à l’appui qu’on nous démontre l’innocuité des radiations nucléaires. On comprend qu’un accident comme celui de Tchernobyl n’a fait qu’augmenter de façon minime la radioactivité naturelle de la terre, ce qui n’est pas bien grave, sans égard pour tous ceux dont la thyroïde s’est trouvée sur le chemin du nuage. De même, l’accident chimique de Union Carbide en Inde qui a fait 6000 victimes n’a été, en fait, qu’un agent modérateur du fléau de surpopulation qui sévit dans ce pays ! Laisser les accidents se produire pour autoréguler la surpopulation, voilà une manière tout à fait originale qui ne me paraît guère « nobélisable » !

Par ailleurs les clichés abondent. Par exemple, on peut lire : « Qui n’a vu le drapeau américain, planté par les astronautes d’une mission Apollo, claquer dans le vent ? ». Voilà nos chantres qui se défendent de la pensée unique – sauf de la leur – atteints de transposition des sens. Ils entendent par les yeux ! C’est parfois leur suffisance qui m’en sort.

Autre passage à méditer. Celui qui propose, pour illustrer les méfaits du tabac, de glisser une ciga­rette explosive tous les 20 000 paquets ; une capable d’arracher la tête du fumeur. Belle image en vérité visant à schématiser les risques de mortalité par cancer du poumon avec un goût exquis digne de la plus haute intelligence.

La sorcière à brûler en priorité – elle vient juste après les pages consacrées au terrorisme –, est bien sûr l’astrologue la plus connue de France accusée d’avoir soudoyé un éminent jury de la Sorbonne pour lui accorder un diplôme en sociologie. Rien que ça ! La jalousie est un vilain défaut qui n’épar­gne personne, même les Prix Nobel, apparemment...

Quant à la parapsychologie, il est bien évident que ses résultats ont une source principale : la fraude, même s’il est omis de dire que c’est un mal qui sévit tout aussi bien dans les secteurs orthodoxes de la science.

Pourfendeurs, censeurs, MM C. et B. écrivent cependant : « Nous ne prétendons nullement renverser le cours des choses » (Ils sont lucides). Mais on comprend à mi-mots qu’ils aimeraient bien intervertir leur salaire de fonctionnaire avec celui de la docteur ès science sociologique vilipendée. Alors, comme il convient de ménager les susceptibilités, par je ne sais quelle volte-face de dernière page, ils concluent : « Ne fuyez pas ce qui vous enchante et vous ensorcelle ».

C’est ce que je vais faire en rendant ce livre à mon ami et en vous retrouvant une autre fois, si vous le voulez bien, pour un propos ni moins savant ni moins sorcier que ces élucubrations d’un autre âge.

Michel GRANGER


* En 2013, ce livre ne fait plus mystère : c’est le fameux Devenez Sorciers, devenez savants, de Georges Charpak & Henri Broch, publié par Odile Jacob en 2003, tombé complètement dans l’oubli.


Publié in Dimanche Saône & Loire, 29 juin 2003.
Dernière mise à jour : 9 mai 2013.

[Ill. : Val van de magiër Hermogenes, Pieter Brueghel (I), 1564 - Collection Rijksmuseum Amsterdam. Cette image est en Public domain]