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Élémir Bourges, Rose-Croix – par Elyan Cohin

Ce n'est pas parce qu'Elyan nous a quitté depuis maintenant dix ans que ce site n'est pas aussi le sien.
Dans les années 90, se découvrant des affinités (il parlera de "jumeau", à un siècle de distance) avec Élémir Bourges, il s'était préoccupé de faire rapatrier ses restes du Père Lachaise à Manosque où celui-ci était né en 1852. Avec beaucoup de mal, il avait réussi à trouver et, avec encore plus de mal, à décider les nombreux héritiers à accepter ce transfert. La Mairie de Manosque, elle, refusa. Ce fut finalement la municipalité de Pierrevert qui accepta, Pierrevert où était déjà enterré un oncle d'Élémir, ecclésiastique, Raymond Gau­demar : je publierai la photo de son tombeau le jour où je la retrouverais. Et finalement, rien ne se fit. Je ne me rappelle plus la raison, mais l'énergie dépensée à tenter de finaliser ce projet est tout aussi remarquable qu'étonnante. Voici un article qu'il publia dans le n° 10 Solstice d'été 2001 d'Arcadia*.

Michel MOUTET [26-12-2017]

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent **

Élémir Bourges

Le 23 août 1891 était déclaré officiellement L'ordre de la Rose-Croix, du Temple et du Graal (...). « Sous le Tau, la Croix grecque, la Croix latine, devant le Beau­céant et la Rose crucifère ; en communion catholique et romaine... avec Hugues de Pagan et Christian Ro­sen­-Creutz, le Sâr Péladan, maître de la Rose+Croix du Temple, assisté du septénaire des commandeurs : Léonce de Larmandie, Gary de Lacrose, Antoine de la Rochefoucauld, Saint-Pol-Roux, Samas et Élémir Bour­ges »...
J'aurais à revenir sur l'énigmatique SAMAS, mais d'a­bord, intéressons-nous au discret et introverti Élémir : qu'allait-il faire en cette galère ou plutôt nef ARGO ? Com­ment ce futur académicien Goncourt a-t-il été a­me­né à s'intégrer dans un cercle initiatique créé par l'extravagant et extraverti Joséphin Péladan ? Sous la bannière de la Rose-Croix qui plus est ?
La réponse se trouve dans la cryptographie alchimique de son œuvre car la R+C est le "hiéroglyphe" du creuset de l'alchimiste et son feu secret. Les sept livres écrits par Élémir représentent les sept étapes d'un processus devant aboutir au grand œuvre ou grande œuvre, La Nef, écrite entre 1904 pour la première partie et 1922 pour la seconde où Élémir laisse éclater tout son talent dans une œuvre magistrale et où son âme désespérée et incandescente brûle au fourneau de son génie.
Comment fut-il prédisposé à ce sacerdoce ? Né à Manosque, 29, Boulevard des Lices, le 26 mars 1852, d'un père propriétaire et d'une mère sans profession, anciens précepteurs d'enfants des milieux aristocratiques de Hongrie et de Bohème. (Pour la petite histoire, Élémir épousera la fille d'un patricien qui remis la couronne de Bohème à l'empereur François Joseph de Habsbourg...) De plus, en étudiant de près la généalogie d'Élémir Bourges***, on se retrouve à Baudinard-sur-Verdon où les Bourges furent d'éminentes personnalités auprès des ducs de Sabran... Que du beau monde ! Mais c'est d'abord auprès de son grand-oncle le curé Raymond Gaudemard qu'il reçut une certaine "ini­tia­tion" ; ce dernier, dont la tombe est toujours entretenue à Pierrevert, lui fit connaître la Provence mystérieuse : Ganagobie et son prieur alchimiste Jacques Gaffarel, les Vierges noires dont Notre-Dame-de-Romigier à Manosque est la plus ancienne de toutes les Vierges noires de France, les crèches blanches, Marie-Madeleine et son chemin de Compost-Stellae vers l'antique Théopolis de Saint-Géniez, avec sa « Pierre écrite » ou Litho-Graphie à bien décoder...
Élémir n'oublia rien. Plus tard, il signera certains articles O. de Saint Géniez, (pas Onésime, ni Oscar, mais l'anneau d'or) et sa première pièce de théâtre fut une adaptation d'une œuvre de Rutebeuf : Le Miracle de Théophile, l'histoire d'une âme qui doit aller au fond de la misère et du dénuement pour trouver la vraie Foi ; à moins que cette âme soit celle d'un Adepte à la recherche de la Pierre Philosophale... Selon son premier biographe, Raymond Schwab, Élémir « portait des antennes vers l'invisible », en tout cas il réceptionna tout "cinq sur cinq" car son œuvre littéraire est empreinte d'une aura exceptionnelle, certes difficile d'accès car éminemment symbolique, mais qui a la clef comprendra progressivement ce que l'écrivain a voulu réellement signifier...
Élémir part de Manosque en 1874 et "monte" à Paris pour fonder, en 1881, la Revue des Chefs d'Œuvres, et collabore de 1884 à 1885 à de nombreux journaux dont Le Gaulois. Littérateur, écrivain, historien, romancier, c’est 1’écriture qui lui apportera la reconnaissance de ses pairs et qui lui vaudra son entrée a l’Académie Goncourt en 1900. Ces sept ouvrages sont : Jacques d’Aubray (le rayon de l'aube), La Haine de Joël Servais (l'haleine de Dieu servait), Le Crépuscule des Dieux (la Passion), Sous la hache (couper la tête du corbeau), Les Oiseaux s’envolent et les fleurs tombent (les aigles sont nécessaires), La Nef (la pierre et son vaisseau), Iô, Iô (je te retrouve eau vierge).

Signature d'Élémir Bourges

On comprend alors l’enthousiasme d’un opératif comme Pierre Dujols de Valois qui, après la lecture de La Nef s’écria : « vous m’avez donné une des plus grandes joies de ma vie, je vous admire com­me l’auteur d’une nouvelle Divine Comédie !... ». Mais avec Dujols se profile comme toujours en om­bre chinoise la silhouette de Fulcanelli... Il est vrai que l’on repère la trace de ce dernier au fameux Cabaret du Chat Noir dont Élémir Bourges fut l’un des membres bienfaiteurs...
Alors ? Alors, revenons a l’énigmatique SAMAS du septénaire de la R+C du Temple et du Graal... Ce nom palindromique suggère un personnage "médiateur" assurant la liaison entre, pourquoi pas, la R+C et l’Alchimie... Le premier salon de la Rose-Croix, organisé par le septénaire du 10 mars au 10 avril 1892, le fut sous les auspices du dieu-soleil suméro-akkadien SHAMASH, H/SAMAS/H, ou Hermès/Samas/Hermès. Mais qui utilisa ce pseudonyme ? Camille Flammarion ! Et qui, mieux que lui, supérieur inconnu d’ordres initiatiques, à l’immense érudition scientifique et spiritualiste, pouvait relier les deux facettes de la Science Hermétique ? Qui, mieux que lui, pouvait être assimilé au Soleil, qu’il étudia sous tous ses aspects ?... Flammarion fut-il Fulcanelli, le Feu du Soleil ? Fut-il le Maître Secret [des] Fulcanelli ?
Et, revenant à Élémir Bourges, on comprend mieux son appartenance, lui le "spéculatif", à une telle Fraternité... N’était-il pas un manipulateur hors-pair, un crypteur-décrypteur de la langue-des-oi­seaux­-qui s’envolent ?

Elyan COHIN de CONDÉ


*** Repris dans le recueil Arcadia, Solstice d'été 2002 - Numéro spécial, Marseille, éditions Arqa, 184 pages. Le tout est épuisé.
*** Titre d'une œuvre majeure d'Élémir Bourges, repris ici en sous-titre de l'article. Elyan l'avait utilisé comme titre partiel dans un article de 1999 du Recueil de La Revue des Soucoupes Volantes.
*** Il était également seigneur de Levens – ancienne commune des Basses-Alpes rattachée désormais à Majastres (trois habitants en 2014) – dont il ne reste que des ruines quasi arasées alors qu'en 1955 il y avait encore une école publique...